Effet Matilda
L’effet Matilda décrit un biais de reconnaissance : les travaux des femmes peuvent être minorés, oubliés, moins cités ou attribués à des collègues masculins, alors même qu’elles ont participé pleinement à leur production. Il ne désigne donc pas un épisode isolé, mais une manière récurrente de cacher les contributions féminines.
L’expression a été proposée en 1993 par l’historienne des sciences Margaret W. Rossiter. Elle répondait à l’« effet Matthieu », concept utilisé pour décrire l’avantage cumulatif dont bénéficient les scientifiques déjà célèbres : leur réputation attire davantage de crédit, de ressources et de visibilité. Rossiter a montré que ce mécanisme avait une dimension sexuée et a choisi le prénom de Matilda Joslyn Gage, militante américaine qui dénonçait dès le XIXe siècle l’effacement des inventrices.[1]
Une chaîne d’invisibilisation
L’effet ne se limite pas au cas spectaculaire d’une découverte « volée ». Il peut intervenir à chaque étape de la vie d’un résultat : ordre des signatures, remerciements à la place d’une coautrice, citations qui se concentrent sur certains noms, invitations à présenter un travail, nominations à des prix, recrutements, promotions, notices historiques ou récits pédagogiques. Une contribution peut rester publiée et pourtant disparaître progressivement de la mémoire collective.
Ces formes de reconnaissance se renforcent entre elles. Être cité facilite l’accès aux invitations ; les invitations rendent un nom plus familier ; cette familiarité favorise ensuite les prix, les postes et les nouvelles citations. À l’inverse, un premier manque de crédit peut devenir un désavantage cumulatif. L’enjeu n’est donc pas seulement symbolique : la reconnaissance participe directement à la construction d’une carrière et à la possibilité de poursuivre des recherches.
Un phénomène que les études rendent visible
Une analyse de treize sociétés savantes américaines a montré que la part des femmes parmi les lauréats avait progressé, tout en restant plus faible que ce que la composition des viviers de nomination laissait attendre pour les prix récompensant la recherche. Les auteurs soulignent notamment le rôle des biais implicites et du fonctionnement des comités.[2]
Une autre étude, portant sur 1 020 articles de recherche en communication publiés entre 1991 et 2005, a observé que les articles signés par des femmes recevaient moins de citations que ceux signés par des hommes. Ce résultat rappelle que le crédit scientifique se fabrique aussi dans les gestes ordinaires de la recherche : choisir qui lire, qui citer et quels travaux faire entrer dans un état de l’art.[3]
Ce que cela change en mathématiques
Les mathématiques donnent volontiers l’image d’une discipline où seules les démonstrations compteraient. Pourtant, les résultats circulent à travers des institutions humaines : revues, séminaires, réseaux de collaboration, prix, chaires et manuels. L’accès inégal à ces espaces influence les personnes que la discipline rend visibles et celles qu’elle transforme en références durables.
Des analyses à grande échelle des publications mathématiques montrent une sous-représentation persistante des femmes parmi les autrices et auteurs actifs, ainsi que des écarts selon les sous-domaines, les collaborations et les trajectoires de publication. Ces travaux ne prouvent pas à eux seuls un effacement individuel, mais ils décrivent le contexte dans lequel la visibilité, le crédit et les carrières se construisent.[4][5]
Ce dictionnaire rassemble des mathématiciennes pour leurs travaux, leurs trajectoires et ce qu’elles transmettent. Certaines ont subi une invisibilisation documentée, d’autres sont ici simplement parce que leur place mérite d’être vue et connue.